Lors du vernissage à l’Espace Encadrement de Bailleul, je ne m’attends pas du tout à ce qui va se passer avec Danse des profondeurs.
Un couple s’arrête devant ma tortue.
Au début, je les regarde simplement regarder. Ils restent un long moment devant le tableau, sans se presser. Je connais ce moment, celui où quelqu’un découvre une œuvre et prend le temps de la laisser venir à lui. Mais cette fois, quelque chose est différent. Je le sens dans leur façon de rester là, dans leurs petits échanges.
Puis ils m’interpellent.
Nous commençons à parler de la toile, de la technique, de la manière dont j’ai travaillé cette tortue et de ce que je cherche à faire apparaître dans mes peintures. Je raconte, ils écoutent, puis ils me parlent à leur tour.
Et là, la conversation prend une autre direction.
Ils me disent que la tortue représente beaucoup pour eux. C’est leur animal totem.
Je trouve ça très beau.
Parce qu’à cet instant, Danse des profondeurs n’est plus seulement une peinture qu’ils sont venus découvrir. Elle rencontre quelque chose de beaucoup plus personnel chez eux. Une histoire, un symbole, peut-être tout un imaginaire que je ne pouvais pas connaître en peignant.

Puis ils me disent qu’ils veulent l’acheter.
Je crois que je suis surprise.
Pas seulement parce qu’ils aiment le tableau, mais parce que tout ce qui vient de se passer semble tellement naturel. Ils n’étaient même pas venus spécialement pour le vernissage. Ils étaient simplement là pour récupérer une commande.
Et finalement, au détour de leur passage, ils découvrent une œuvre qu’ils n’avaient absolument pas prévu de chercher.
Un beau hasard.
Ou peut-être une providence, comme j’aime à le penser.
Nous discutons encore un peu. Il faut maintenant lui trouver une place chez eux. Et pas n’importe quelle place. Ils veulent vraiment réfléchir à l’endroit où elle pourra vivre, à l’espace qu’ils vont lui donner.
Cette idée me touche beaucoup.
J’aime penser à mes tableaux une fois qu’ils quittent l’atelier. Ici, je les connais dans leur environnement habituel. Ils sont autour de moi pendant des semaines, parfois des mois. Je passe devant eux, je les regarde de loin, de près, je change leur place. Ils font partie de mon quotidien.
Puis vient le moment où ils rencontrent quelqu’un.
Et parfois, cette rencontre va beaucoup plus loin que ce que j’aurais pu imaginer.
Pour Danse des profondeurs, c’est exactement ce qui se passe.
Je regarde cette peinture être choisie pour une raison qui leur appartient. La tortue était déjà là lorsque j’ai commencé à peindre, avec ce qu’elle représentait pour moi à ce moment-là. Et maintenant, elle va entrer dans leur histoire à eux.
Il y a quelque chose d’assez émouvant là-dedans.
Quand leur décision est prise, Madame sort sa pastille rouge et vient la placer sur l’étiquette de mon tableau.
Je connais ce petit geste, mais je crois que je ne m’y habituerai jamais.
Une pastille rouge.
Quelques millimètres de couleur qui changent tout.
Le tableau est vendu.
Je ressens une immense joie. Une joie très simple, presque enfantine, celle de voir une œuvre trouver quelqu’un qui l’attendait peut-être sans le savoir.
Et puis il y a la gratitude.
Une grande gratitude.
Je pense souvent que peindre, c’est aussi accepter de ne pas tout maîtriser. Je peux choisir mes couleurs, construire une présence, travailler une matière, chercher jusqu’à ce que la toile me semble juste. Mais je ne peux pas savoir qui s’arrêtera devant elle. Je ne peux pas décider ce qu’elle va provoquer chez quelqu’un.
Cette partie-là ne m’appartient plus.
Et c’est peut-être ce qui me plaît le plus.
Ce jour-là, je n’avais pas prévu cette rencontre. Eux non plus.
Ils étaient venus récupérer une commande et ils ont découvert Danse des profondeurs. Ils ont décidé de l’acheter et vont maintenant devoir attendre la fin de l’exposition avant de pouvoir l’accueillir chez eux, dans la place qu’ils auront choisie pour elle.
Moi, je reste avec cette émotion particulière que je ressens lorsqu’une de mes peintures est choisie. Avec le sourire qui revient plusieurs fois dans la journée quand j’y repense.
Je regarde la pastille rouge sur l’étiquette.
Et je suis simplement heureuse.
Heureuse que Danse des profondeurs ait rencontré ces deux personnes.
Heureuse qu’elle représente quelque chose pour eux.
Heureuse de savoir qu’après ce mois d’exposition, elle partira vivre ailleurs.
Et profondément reconnaissante d’avoir été là, ce jour-là, au bon endroit, au moment où eux aussi y étaient.